Mesdames, Messieurs,
Permettez-moi de me présenter brièvement : je suis le docteur Henry Jekyll, médecin et chercheur, né à Londres au milieu de ce XIXᵉ siècle en pleine effervescence scientifique et intellectuelle. Héritier d’une fortune que je n’ai pas souhaité dépenser en frivolités, je consacre mes moyens et mon temps à l’étude des arcanes les plus profonds de la nature humaine.
Depuis plusieurs années déjà, une préoccupation majeure occupe mon esprit : la dualité de l’homme. Je n’ignore point que tout individu porte en lui des penchants contradictoires — l’élan vers la vertu d’un côté, l’attrait du vice de l’autre. Mais ce que j’ai moi-même éprouvé n’est pas une simple lutte intérieure : c’est l’existence de deux êtres distincts, irréconciliables, cohabitant dans une même enveloppe.
C’est à cette énigme que je consacre mes recherches, lesquelles ont pris récemment un caractère que je qualifierais de transcendantal. Loin de me borner à la seule observation clinique, j’ai choisi d’explorer les zones obscures de la conscience, de sonder ses frontières, afin de déterminer si l’esprit humain est une entité indivisible — ou bien un assemblage de forces antagonistes que l’on pourrait, par une méthode appropriée, séparer et isoler.
Mes premiers travaux, que je n’ose encore livrer qu’avec prudence, me conduisent à croire qu’une telle séparation est possible. Imaginez un instant : délivrer l’homme de ses contradictions, lui permettre de vivre pleinement son penchant pour la vertu, tout en offrant à sa part obscure la liberté de s’exprimer sans entraves, et sans que l’une ne souille l’autre. Un tel progrès ne constituerait-il pas une révolution dans la compréhension de l’âme humaine ?
Je ne vous dissimulerai point mon enthousiasme à l’aube de ces découvertes. Si mes hypothèses se confirment, c’est toute la condition humaine qui se trouvera éclairée d’un jour nouveau. Et peut-être — permettez que je me laisse aller à cet espoir — aurons-nous franchi une frontière que l’on croyait jusqu’ici réservée aux dieux.
Je vous remercie de l’attention que vous avez bien voulu porter à ces quelques lignes, et demeure,
Votre très humble serviteur,
Dr Henry Jekyll
